Comment réapprendre la fierté.

Je vais être franche : je connais ce sujet dans ma chair. Quand je termine quelque chose d’important, je ne ressens pas de fierté. Je ressens un immense « ouf ». Mon cerveau ferme le dossier, mon corps se détend, et, sans passer par la case célébration, je file déjà vers l’étape suivante.

Pendant des années, j’ai pensé que c’était normal … on avance, n’est‑ce pas ? Puis je l’ai vu et revu en consultation chez des personnes brillantes, fiables, courageuses… incapables d’habiter leurs victoires.
Alors j’écris ce PPQ, pour nous deux.

Soulagement ≠ fierté (et c’est tout sauf un détail)

Le soulagement, c’est la disparition d’un truc vécu comme aversif : la pression retombe, le corps dit merci. C’est du renforcement négatif : j’évite une douleur, je me sens mieux. La fierté, c’est autre chose. C’est une reconnaissance interne d’un effort aligné avec mes valeurs. C’est du renforcement positif ! Je savoure, j’intègre, je grandis. Si tu termines un projet et que tu souffles plus que tu ne souris, ce n’est pas un échec moral, c’est un signal. Et ce signal est cohérent avec ton histoire, ton contexte et ton système nerveux.

Parfois, il vient d’une charge mentale de la réussite.
Quand tu portes beaucoup (responsabilités visibles et attentes invisibles) chaque objectif devient un poids à retirer, plus qu’une aventure à savourer. Tu vis la fin comme l’arrêt momentané d’une pression chronique. Tu demandes au monde de te laisser respirer, pas de t’applaudir.

Parfois, il vient d’un trauma déguisé en ambition.
Si amour, sécurité ou valeur ont été perçus comme conditionnels, la performance sert à repousser la honte et le rejet.
Tu n’essaies pas de gagner : tu t’assures de ne pas être disqualifié(e) du lien. Une fois l’objectif atteint, tu ne dis pas « j’ai réussi », tu murmures « je suis passé(e) au travers ».

Parfois, il vient du mythe social de la performance.
On nous dresse à chercher des preuves extérieures (notes, chiffres, salaire, likes) au lieu d’un ancrage intérieur. Le tableau de bord est au vert, mais le cœur n’est pas branché.
On sait prouver, on ne sait plus se ressentir.

Et souvent, tout cela est orchestré par un système nerveux en mode « danger évité ». Sous pression prolongée, le corps priorise la sécurité. À l’arrivée, il se relâche ; la joie, elle, ne vient pas automatiquement. Elle se cultive, presque comme un nouveau langage. Sans cet apprentissage, la boucle « tension - ouf (on souffle) - on recommence » tourne en tâche de fond.

Avant d’agir, je prends trente secondes pour me donner une intention claire : aujourd’hui, je crée et je contribue ; je ne me sauve pas.
Je me fixe une ambition réaliste : ressentir un peu plus de fierté que d’habitude, pas atteindre la perfection émotionnelle du premier coup. Rien que cette inflexion place mon système du côté de l’exploration, pas de l’évitement.

Pendant l’action, je m’offre trois micro‑moments de savouration.
Ce n’est pas grand‑chose : repérer une minuscule avancée, poser la main au sternum, inspirer, expirer longuement, et mettre des mots précis sur ce que je viens d’accomplir.
Vingt secondes suffisent.
Le cerveau apprend par petites gorgées répétées, pas par banquets exceptionnels qu’on repousse indéfiniment.

Après, j’ai mon rituel 3‑3‑3.
J’écris (sans commentaire, sans jugement) :

  • trois faits concrets que j’ai menés au bout ;

  • je nomme trois qualités que j’ai mobilisées, même modestes ;

  • j’identifie trois effets, pour moi, pour quelqu’un, pour le projet.

    Je clôture par la phrase entière, assumée : « Je suis fière de moi parce que… »
    Je ne laisse pas « soulagée que… » voler la dernière ligne.

À ce stade, j’invite un témoin choisi, une seule personne à qui je demande explicitement un regard de fierté et non un feedback technique. C’est étonnant comme un regard juste, posé au bon endroit, aide le corps à enregistrer ce qui est acquis.

Enfin, je ritualise des mini‑célébrations. Cinq minutes peuvent suffire : une photo‑trophée, une gorgée de ma boisson fétiche, deux chansons écoutées debout près de la fenêtre. Quinze minutes offrent une courte marche, une playlist à fond, un petit rayon de soleil sur le visage. Trente minutes deviennent un dîner simple, un bain chaud, une conversation légère. L’objectif n’est ni le luxe ni l’exhibition ; c’est l’ancrage corporel du « c’est à moi ». Et si une petite voix s’agite pour m’expliquer que « nous n’avons pas le temps », je reconnais le CFO de mon cerveau qui surveille la trésorerie de cortisol : merci pour votre zèle, les comptes sont bons.

Quelques explications pour les esprits analytiques (i gotchu baby !)

Le soulagement renforce un comportement parce qu’il supprime un inconfort ; on recommence, non pour grandir, mais pour ne plus souffrir. La fierté renforce par plaisir et intégration ; on recommence parce qu’on devient plus soi‑même. Quand la charge allostatique est élevée, le système priorise la sécurité ; la célébration ne s’installe pas seule, il faut l’inviter. La savouration est une compétence émotionnelle. Comme toute compétence, elle se travaille. Même tard. Surtout tard.

Si le mot « fierté » te gratte essaie « dignité », « reconnaissance », ou même « gratitude envers moi ».

Le fond est identique : honorer ton chemin n’est pas de la vanité, c’est de l’hygiène psychique. La fierté n’écrase personne ; elle redonne de l’espace au dedans.

Et maintenant ?

Choisis une action (petite ou grande, on s’en fiche) et offre‑toi une mini‑célébration. Si tu as envie de jouer avec moi, envoie‑moi ton 3‑3‑3 du jour ; je te lirai avec attention. À force de répétitions tendres et exigeantes, le « ouf ! » laissera de la place au « je suis fièr(e) ». C’est moins spectaculaire qu’un feu d’artifice, mais je te promets que ça change la texture de la vie.

Avec tendresse,

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Ce n’est pas le trauma qui revient… c’est son fantôme.